Le méthylphénidate, aussi appelé Ritaline ou Concerta, Quasym, Medikinet, constitue l’un des principaux traitements pharmacologiques du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Cette dénomination récente du DSM regroupe un nombre très important de comportements dont les symptômes s’expriment tant en milieu scolaire que dans l’intégralité de l’activité sociale ou familiale. Les enfants que l’on qualifiait jusqu’alors de « rêveurs », ou d' »agités », « colériques », « bagarreurs », ces enfants « qui ne tenaient pas en place », qu’on surnommait aussi des cancres… ces enfants sont aujourd’hui traités, et les résultats, c’est-à-dire la satisfaction recueillie auprès des parents et souvent des instituteurs, est indéniable. Certains enfants eux-mêmes ressentent parfois un véritable soulagement sous l’effet du psychotrope, ou celui induit par les diverses gratifications.
Mais ces médications miracles posent de nouvelles questions éthiques et thérapiques sur la capacité d’accueil de l’enfance, sur la fonction parentale, et plus encore, sur la place des psychothérapies, celle de l’écoute de la personne, de ses conflits inconscients, de la clinique… face au traitement comportemental systématique et à la consommation exponentielle de psychotropes et de drogues de tout type, en particulier dans les grandes métropoles.
Ainsi, l’histoire du méthylphénidate nous éclaire-t-elle sur les objectifs premiers de cette molécule face à une demande croissante de traitement des troubles post-traumatiques. Le méthylphénidate est synthétisé par le chimiste Leandro Panizzon en 1944. Le nom « Ritalin » vient de sa femme Marguerite (« Rita »). FDA
En 1955, la FDA autorise pour la première fois le méthylphénidate sous le nom Ritalin. L’autorisation initiale concernait notamment la narcolepsie, la fatigue, certains états dépressifs, la léthargie chez l’adulte…
En 1962, l’industrie pharmaceutique en produisant toujours davantage, la FDA autorise son utilisation chez l’enfant. À cette époque, le médicament est notamment présenté comme une alternative aux amphétamines.
En 1980, le DSM-III introduit officiellement le diagnostic d’Attention Deficit Disorder (ADD), ce qui permet ensuite de faire prescrire le méthylphénidate par des médecins et des psychiatres américains de façon massive, provoquant aussi une opposition thérapeutique, éthique et méthodologique des psychologues, psychothérapeutes et de certains psychiatres qui s’insurgent contre ces méthodes qualifiées de violentes et « des risques d’incitation à la toxicomanie ». Peter R. Breggin PR., Aagaard L, et al. Julie Halter, thèse d’exercice, Strasbourg, 2021
À partir des années 80, sous l’égide de la nouvelle dénomination introduite par le DSM et poussé par les industriels, de « Trouble De l’Attention », le médicament est décrit par les autorités de santé internationales comme un traitement efficace contre la quasi-totalité des comportements infantiles problématiques.

Aujourd’hui, son efficacité sur certains symptômes — notamment l’inattention, l’impulsivité et l’hyperactivité — est revendiquée par les autorités sanitaires françaises et canadiennes. Il agit comme un puissant éveil du circuit de la récompense et, contrairement à une idée reçue, il n’augmente pas l’intelligence mais modifie la personnalité de l’enfant ou de l’adulte, rendant les tâches quotidiennes plus accessibles à travers la réception de la gratification. Les risques somatiques, physiologiques, psychologiques et éthiques sont classiquement minimisés, voire méconnus du médecin, ou tus. La demande de prescription est par ailleurs motivée par les parents à plus de 92 % et généralement sans évaluation de la part d’un psychologue clinicien apte à poser un quelconque diagnostic ou une possible thérapie. Rappelons ici que le médecin n’est pas formé à cette discipline spécifique et prescrit dans la plupart des cas, à la demande des parents submergés par les symptômes de l’enfant.
À minima, en France, la Haute Autorité de santé (HAS) recommande une prise en charge globale et multimodale, comprenant psychothérapie auprès d’un psychologue clinicien, guidance auprès des parents, accompagnement scolaire et interventions psychologiques ou comportementales. Selon les recommandations, le méthylphénidate intervient lorsque ces mesures sont insuffisantes et seulement lorsque la situation clinique le justifie. (Société canadienne de pédiatrie). Un rapport du Haut Conseil de la Famille (HCFEA) 2023, repris par l’Assurance Maladie annonce : +78% de consommation de psychostimulants (Ritaline et génériques) entre 2014 et 2021 chez les 6-17 ans. C’est la 2ème plus grosse hausse après les somnifères. psycom.org. La situation est telle que depuis 2023-2025 : pénurie. L’ANSM a dû publier des recommandations de contingentement en février 2024 en raison de l’explosion de la demande mondiale. Nous observons ~ 120 000 à 150 000 mineurs sous méthylphénidate en France (estimation EPI-PHARE 2024). On est passé de ∼0,3% en 2010 à ∼1% en 2023 chez les 6-17 ans selon les données ouvertes Assurance Maladie non encore consolidées par l’ANSM.
Des effets indésirables bien documentés
Le méthylphénidate n’est pas un traitement physiologiquement neutre. Les recommandations françaises rapportent entre autres des effets indésirables concernant l’appétit, le sommeil, le poids et la croissance, l’état psychique global, la perte temporaire de conscience, ce qui justifie une surveillance régulière, de la taille, du pouls, de la pression artérielle, et de l‘équilibre psychique global de l’enfant, ce qui est souvent jugé secondaire au vu du bénéfice porté aux parents et à l’encadrement scolaire.
La HAS souligne également que les troubles du sommeil sont particulièrement importants dans la population infantile : environ 70 % des enfants peuvent connaître des troubles du sommeil transitoires et environ 10 % des troubles plus durables, dépassant 12 mois. Le traitement stimulant peut lui-même provoquer ou aggraver des difficultés d’endormissement. (Société canadienne de pédiatrie)
La Société canadienne de pédiatrie souligne par ailleurs que les effets indésirables constituent une cause fréquente d’arrêt des psychostimulants. (Société canadienne de pédiatrie)
Une étude nationale d’EPI-PHARE, réalisée à partir des données de l’Assurance maladie, a suivi 4 769 837 enfants nés en France entre 2010 et 2016. Parmi eux, 38 794 enfants, soit 0,8 %, ont débuté un traitement par méthylphénidate entre 5 et 10 ans. (ANSM). Un résultat préoccupant et qui n’est même jamais exploité ni investigué concerne l’âge relatif au sein de la classe scolaire. À niveau scolaire identique, les enfants nés en décembre présentaient un risque de débuter un traitement par méthylphénidate 55 % supérieur à celui des enfants nés en janvier. (ANSM) Les auteurs estiment que 20 % des initiations de méthylphénidate pourraient, par exemple, être attribuées à cet effet d’âge relatif. Ils évoquent notamment l’hypothèse d’une immaturité relative des enfants les plus jeunes. (ANSM). Même s’il existe toujours des effets secondaires à tout médicament, il existe de très nombreuses études, très souvent attaquées, relativisées, étouffées ou simplement inconnues du grand public et des médecins.
La revue Cochrane en 2018 (Storebø et al., 2018) résume 260 études et plus de 2,2 millions de personnes exposées au méthylphénidate. Les auteurs retrouvent notamment : événements indésirables graves : 1,20 % ; tentative de suicide : 2,10 % ; idées suicidaires : 1,10 % ; symptômes psychotiques : 1,20 % ; dépression sévère : 1,20 % ; problèmes psychiatriques : 0,40 %.
Cochrane. Dans une autre étude comparative, le risque de trouble psychotique était augmenté de 36 % sous méthylphénidate. Pubmed
D’autre part, plusieurs sources rapportent un détournement du méthylphénidate semblable aux drogues de synthèse et autres dérivés amphétaminiques (dont la Ritaline fait partie). Voir ici article OFDT). Des enfants et des adolescents sont régulièrement approchés pour vendre leur médicament, tandis que d’autres obtiendraient des prescriptions de multiples médecins. Plusieurs collégiens américains avouent l’utiliser à des fins récréatives sans nécessairement faire l’objet d’une prescription médicale pour un diagnostic de TDAH. Les buts recherchés seraient d’atteindre une vigilance accrue ou une sensation d’euphorie (Régie de l’assurance maladie du Québec. Liste des médicaments. 2011 Jul. 21;1–521)
Pour dix-huit des vingt études analysées, les résultats s’accordent sur le fait que le méthylphénidate, la cocaïne et les amphétamines partagent des effets de stimulation discriminatoire similaires. Les effets de stimulation discriminatoire déterminent si les substances comparées ont des effets semblables au point de pouvoir se substituer l’une à l’autre lors des études de renforcement positif. Le même article fait mention d’une analyse de vingt-cinq études portant sur les effets du méthylphénidate chez les consommateurs réguliers. Le méthylphénidate semble produire des effets similaires à ceux des amphétamines mais de moindre intensité, en particulier lors d’administration par voie orale. Plus une substance atteint un pic plasmatique rapidement et décroit aussi rapidement, plus le sujet est enclin à vouloir obtenir une autre dose pour retrouver les effets recherchés. Le méthylphénidate devient alors une substance avec un potentiel d’accoutumance même chez des individus normaux sans antécédents d’abus de substances. (14)
Les effets secondaires et risques cardiovasculaires d’une intoxication aigüe au méthylphénidate sont eux aussi parfaitement identifiés et classés par rang de toxicité :
| Toxicité légère | Toxicité modérée | Toxicité sévère |
|---|---|---|
| Euphorie Hypervigilance Bruxisme État de conscience altéré Tachycardie Hypertension artérielle |
Agitation franche Paranoïa Hallucinations Diaphorèse Vomissement Douleur abdominale Palpitations Douleur rétrosternale |
Hyperthermie Acidose métabolique Rhabdomyolyse Hyperkaliémie Insuffisance rénale aiguë Coma Convulsions |
Source : TOXINZ. Septembre 2011
La durée du traitement par méthylphénidate, suggérée par les compagnies pharmaceutiques elles-mêmes, ne devrait pas excéder quatre semaines pour les enfants et sept semaines pour les adultes.(5,6)
La psychothérapie ne peut être considérée comme secondaire, mais première.
Il est à noter que les études plus approfondies sur l’étiologie (l’origine) des troubles sont rares et jamais motivées par les laboratoires ni par les autorités de santé qui pourraient dès lors remettre en perspective les conditions d’accueil de l’enfant sur un mode écosystémique.
En revanche, des études intéressantes sont à puiser dans les travaux des psychologues cliniciens et des psychothérapies non comportementales, les thérapies comportementales ayant pour effet de déplacer le symptôme sous une autre forme, souvent plus enkystée et plus alarmante. La Haute Autorité de santé souligne de plus que le diagnostic ne repose sur aucun biomarqueur spécifique mais sur une démarche clinique, un entretien, l’observation du fonctionnement de l’enfant dans différents contextes et la recherche systématique de troubles associés ou de diagnostics différentiels. Le terme « neurodéveloppemental » très couramment utilisé, distille l’idée que ces comportements sont dus à des affections neurologiques : cette assertion est totalement erronée et, à l’inverse, c’est l’expression de l’enfant dans ses propres modalités qui active les zones cérébrales concernées, à l’instar d’un individu regardant un film ou devant un évènement de la vie.

Ces études montrent que le diagnostic et la décision thérapeutique doivent tenir compte du développement de l’enfant, de son environnement scolaire et familial. Les familles, quel que soit leur embarras face à l’enfant, doivent prendre conscience que la prise de psychotropes, en particulier chez un enfant, doit être accompagnée d’une parfaite connaissance des effets psychiques induits. Le Concerta, par exemple, est enregistré comme médicament contenant du chlorhydrate de méthylphénidate et appartient à la catégorie des drogues contrôlées.
Le recours à de telles substances peut, plus généralement, questionner sur l’addiction.
L’intérêt d’une prise en charge psychothérapeutique réside dans le fait qu’elle ne vise pas uniquement à diminuer un comportement observable. Elle agit sur les processus à l’origine de la souffrance émotionnelle dans le respect du sujet et de sa personnalité.
La Haute Autorité de Santé, constituée principalement de médecins, reconnait elle-même l’importance de la psychothérapie tout en visant, encore et toujours, l’abrasion et la disparition la plus rapide possible du comportement jugé problématique, et cela, soit à travers la reprogrammation de l’enfant et les techniques cognitivo-comportementales de conditionnement (TCC), soit à travers la prise de psychotropes.
La Société canadienne de pédiatrie recommande, elle, systématiquement, une approche multimodale et intégrée, associant la psychothérapie aux interventions auprès des parents et de l’école, approches non pharmacologiques et médicament seulement lorsqu’elle peut s’articuler au travail du psychologue clinicien. Chez les enfants de moins de 6 ans, elle considère la formation des parents comme une intervention de première importance et rappelle que Santé Canada n’a pas approuvé les psychostimulants pour cette tranche d’âge. (Société canadienne de pédiatrie). Au-delà des effets secondaires physiologiques, une question plus profondément psychologique et psychopathologique peut être posée quant à la motivation de ces nouvelles substances créées par l’industrie pharmaceutique. Elle peut aussi être posée en termes politiques et d’évolutions des modèles familiaux.
Ainsi, la prescription d’un psychostimulant peut-elle produire une amélioration rapide de certains comportements observables comme dans le cas des anxiolytiques ou des neuroleptiques. Cette efficacité constitue précisément sa force thérapeutique. Mais elle comporte également le risque que la disparition ou la diminution du symptôme soit confondue avec son origine, pour ne pas dire sa fonction. De plus, le recours systématique à un psychotrope ou à une drogue peut ainsi s’ancrer profondément chez l’enfant comme une solution possible au mal-être.
Or l’enfant ne se réduit pas à son comportement observable. La thérapie ne peut alors se limiter à des approches (cognitivo) comportementales. Ce qui est recueilli par le psychologue clinicien, formé donc à la clinique et à l’écoute de l’inconscient, peut ainsi agir directement sur les troubles de l’enfant ou de l’adolescent, les faire disparaitre de surcroit tout en respectant sa personnalité. Cette approche traite l’enfant en tant que sujet dont la souffrance psychique et le conflit peuvent être reçus, et cela, au-delà des injonctions comportementales ou des thérapies du même ordre.
Les directives politiques, industrielles et financières de ces dernières années qui auront prôné avec moult communications et lobbys une approche médicamenteuse et comportementale peuvent s’enorgueillir de résultats catastrophiques. Nous ne pouvons que constater l’état psychique extrêmement alarmant de la population jeune et adolescente, en particulier depuis ces 20 dernières années, avec une augmentation significative de la consommation de drogues de tout type, d’opioïdes, de conduites à risque, de passages à l’acte violents, de radicalisation, ou de troubles comportementaux, courbe qui suit celle de l’abandon progressif de la psychologie clinique dans les institutions, et celle de l’augmentation de la prescription de méthylphénidate et plus généralement de la consommation de psychotropes.
Conclusion
Le méthylphénidate doit être reconnu comme un psychotrope puissant dont les effets indéniablement bénéfiques ne peuvent constituer une solution thérapeutique universelle. Les données officielles reconnaissent son efficacité, mais documentent largement ses effets indésirables et la nécessité d’un suivi psychologique, pour peu que la souffrance de l’enfant soit entendue.
L’enjeu n’est donc pas nécessairement d’opposer médicament et psychothérapie, mais de refuser qu’une réduction pharmacologique du symptôme se substitue à l’écoute et à la compréhension de l’enfant, ce qui est généralement le cas. Une approche psychothérapeutique plus respectueuse permet de prendre en considération sa subjectivité, le développement d’une personnalité, ses relations et son environnement. Elle constitue ainsi un élément essentiel d’une prise en charge réellement individualisée qui doit intervenir le plus tôt possible, et permet de mobiliser et souvent de questionner, de guider l’organisation familiale et les conditions de vie de l’enfant.
Il est à noter pour terminer que les IA, toujours plus présentes, se nourrissent de données du net de façon quantitative et non qualitative. Or la production colossale de documents et d’études issues des lobbys des puissants industriels du médicament illustrant les bienfaits du méthylphénidate aura totalement occulté et étouffé tout autre débat et approche clinique depuis plus de 50 ans, prônant au mieux les techniques de reprogrammation cognitivo-comportementales des individus (TCC), au pire la médication systématique. Il est donc important de replacer ce débat dans un contexte industriel, économique et politique, d’une pauvreté souvent consternante, à base d’interdictions et d’autorisations, loin des préoccupations de soin et des problématiques de santé mentale.
Sources officielles
- ANSM – EPI-PHARE (ANSM/CNAM), recours au méthylphénidate et à l’orthophonie chez les enfants âgés de 5 à 10 ans, 20 juin 2024. Rapport officiel ANSM/EPI-PHARE
- Haute Autorité de santé (France), TDAH : diagnostic et interventions thérapeutiques auprès des enfants et adolescents, 2024. Recommandations HAS
- Société canadienne de pédiatrie, Le TDAH chez les enfants et les adolescents, partie 2 : le traitement, document reconduit le 11 janvier 2024. Document de principes canadien
- Société canadienne de pédiatrie, Le TDAH chez les enfants et les adolescents, partie 1 : étiologie, diagnostic et comorbidité. Document de principes canadien
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