COVID19, un trauma qui ne dit pas son nom

Les situations de crise et les traumatismes de guerre furent l’occasion de mesurer l’importance de la prise en charge psychologique des personnes affectées. La période que nous traversons convoque les défenses individuelles face à un événement qui, tout comme lors d’un attentat ou d’un accident, diffèrent selon les profils et le sujet. Au-delà de la dimension purement médicale de ce combat, les réactions sont diverses et doivent impérativement être écoutées, reçues et gérées par des professionnels aptes à maintenir l’équilibre psychologique de la population car le combat n’est pas celui d’une technologie mais celui de la psychologie humaine. 

Toute situation extrême convoque les modalités défensives de chaque individu. Mal préparé à un choc, à un bruit, à un événement violent, le psychisme effracté tente de se maintenir en équilibre à travers sa structure, qu’elle soit de nature névrotique ou psychotique. Prévenir la bascule vers la pathologie et l’éventuel passage à l’acte est donc un enjeu central dans la prise en charge des patients dans un environnement hostile. C’est de cette gestion de l’événement, pendant et après, que dépend la dimension traumatique de ce que vient de traverser le patient (Wilfred Bion). 

Malgré le refoulement ou le déni, au-delà de la dimension purement médicale, la COVID aura déjà affecté toute la population par ses impacts social, économique et psychologique et cela, à la fois d’une façon collective et individuelle à travers la responsabilisation de chacun dans sa capacité de propagation. Propre à créer des situations de psychose, le discours relève d’une injonction contradictoire : de par le message universel qu’il contient, les citoyens doivent se sentir membre d’une communauté, d’un groupe, dans le lien interpersonnel investi, abandonnant alors toute posture oppositionnelle et individuelle…mais dans le même temps, les mesures devant être prises intiment l’ordre d’un repli sur soi et d’une mise à distance de l’autre. 

Le monde actuel forge les nouvelles modalités de l’équilibre psychique. Comme le souligne le Professeur de psychopathologie François Richard dans son ouvrage L’Actuel Malaise dans la culture, l’acte, même virtuel, se constitue en un refuge contre toute forme de dépression et la mise en spectacle s’impose comme un apaisement de l’angoisse (Alexis Rimbaud, Des Mondes numériques au passage à l’acte, ed. De Boeck Supérieur, 2018). 

Le danger est projeté à l’extérieur, sert l’évitement autant de l’affect que de sa représentation qui ne sont plus liés, de par la nature inimaginable (impossible à mettre en image) d’un virus, mais aussi (et c’est là une des raisons de l’échec de la mise en route du confinement) des symptômes de la maladie elle-même qu’aucune image ne représentait du moins à ses débuts. 

Ne pouvant avoir aucune action sur le virus, ni à un niveau individuel, ni à un niveau collectif, les manifestations spontanées bruyantes de joie et de partage se vivent alors comme des réappropriations apaisantes du lien social affecté par le traumatisme mais aussi comme autant de tentatives de reprises de contrôle sur les événements imposés, en particulier ceux qui affectent le déplacement physique, similaire à une entrave. C’est aussi ce qui caractérise le travail des psychologues dans le traitement des PTSD, syndromes post-traumatiques.

C’est là le travail du psychothérapeute que de redonner le pouvoir au patient sur les évènements traversés, pouvoir de présence, organisation de la temporalité et re-liaison des affects et des représentations (Traumatismes psychiques, Louis Crocq, ed. Elsevier Masson, 2014). Mais ce travail thérapeutique doit être mené le plus rapidement possible car contrairement au préjudice quantifié par la judiciarisation, qui constitue une des modalités défensives actuelles de la gestion traumatique, la COVID19 ne peut qu’assez difficilement être traînée devant un tribunal. 

Le caractère immatériel, invisible et volatile de ce virus vient ainsi nourrir un imaginaire très archaïque d’intrusion et de fragmentation, de pénétration et de contamination du corps par des éléments étrangers. Cette peur de l’étrange étranger,  en soi, à notre insu, est celle d’une insupportable et impalpable présence interne qui viendrait affecter les actes, les comportements. Cette présence qui ne dit pas son nom, comme les symptômes eux-mêmes parfois invisibles (asymptomatiques), est celle de cette manifestation impossible à certains de l’inconscient. Il est donc question ici de cette résignation à la perte, envisageable parfois, qui se mue alors en un basculement paranoïde : absence de symptômes alors signe d’une attaque, d’une infection, d’une persécution. D’ailleurs, dans certaines formes de psychoses, ce qui s’impose comme une loi est vécu comme une attaque, et favorise le passage à l’acte hétéro ou auto-agressif, ainsi parfois que le morcellement du corps, qui va alors matérialiser le conflit à cet endroit (plutôt que dans le psychisme). 

La perte est aussi double car elle nous confronte à la croyance religieuse en une médecine magique qui n’aura de cesse que de vanter ses progrès scientifiques linéaires et constants comme un objet autonome et omnipotent, gestion du “corps machine” à réparer, en dehors de toute dimension psychologique, systémique ou interpersonnelle du Sujet. Or, à l’inverse des pays asiatiques qui auront très rapidement articulé le médical au socio-psychologique (voir l’intervention officielle du Pr Raoult sur le COVID19), la France ne souffre pas d’un manque de médecins ou de technologies, mais bien d’un manque de gestion prédictive de la psychologie humaine.

Cette crise met en évidence le caractère humain, social, comportemental et psychologique de la lutte contre la souffrance et la détresse psychologique. Or il y a bien rupture aussi dans le continuum de ces progrès en ce qu’ils réveillent le souvenir que l’on pensait passé, de pandémies dévastatrices et de ravages historiques, ainsi la propagation du COVID 19 est avant toute chose la manifestation d’un dérèglement, d’un chaos et d’une perte de maîtrise des dimensions systémiques, méta-psychologiques et comportementales, voire culturelles, que l’on observe jusqu’à dans la gestion politique de cette crise.

Névrose ou psychose, les mécanismes défensifs structurels sont convoqués et le soutien par des psychologues cliniciens des personnes fragiles ou en difficulté doit être maintenu, comme celui des enfants, y compris par les moyens informatiques les plus simples, mettant alors en pratique la psychologie clinique de terrain ou de guerre, telle qu’elle se pratique durant et après les conflits à travers les techniques groupales ou individuelles des psychologues ou des psychanalystes (Wilfred Bion).

 

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